EN ATTENDANT LE DERNIER SPECIMEN : MY GOD(E) !

November 21, 2016

 

Dernier Specimen / Théâtre de l'Enfumeraie / Mercredi 16 novembre dernier à La Cité/Théâtre

 

 

La scène a été rétrécie jusqu’à ne former qu’un cube blanchâtre à l’intérieur d’un noir épais. Le fond du cube semble se rétrécir lui aussi créant un effet de perspective instable, un point de fuite inquiétant.

 

 Dans cette boîte, deux femmes. Elles ressemblent à deux poupées précieuses et défraîchies qu’on viendrait de sortir de leur papier de soie, dont on aurait secoué la poussière des dentelles et perruques et qu’on aurait déposées l’une à l’horizontale sur un divan de velours 18ème, l’autre à plat ventre sur une table de chevet contemporaine métallique. Ce sont des courtisanes. Leur visage plâtreux  porte le masque blême de la mort : elles ne sont plus toutes jeunes, se partagent un unique et rare client, et celui-ci n’est rien d’autre que le « dernier spécimen » avant la fin du monde toute proche. Dans leur maison close, ces  mortes-vivantes, aux chairs certes encore rebondies mais aux pieds nus de cadavres ou de momies (bas effilés comme des bandelettes), luttent contre le « VI-DE ».

 

Pour vaincre l’ennui, le néant de leur existence, Esmé pense, com-pense (à coup de tablettes de chocolat Poulain), danse (et trotte, trotte ma jument, Poulain, Poulain est là...)et Marily, elle, dort et rêve. Quand Marily dort, Esmé, insomniaque, s’efforce de danser  silencieusement avec les mains. Quand Marily ne dort pas, les deux femmes parlent à qui mieux mieux , s’emplissent la bouche, la tête , le corps de mots,  bons mots dont elles se délectent et nul doute que cette activisme de la langue les amuse vraiment, les divertit de leur funèbre solitude. Surtout quand le sujet de leur conversation est l’homme qui parfois leur rend visite, cet homme au singulier, le dernier homme sur terre, qu’elles attendent jour et nuit, espèrent dans un mélange amoureux de plaisir et d’effroi !

 

Pourtant, quand ce mâle apparaît, immense Don Quichotte de fer, masqué, coiffé d’un entonnoir, vociférant soit des bruits d’ours, soit du Cervantès dans le texte, affublé d’une immense lance à tissu rouge en guise de membre viril, c’est le rire qui l’emporte. Marily et Esmé jouent avec cet homme très space (son sexe-lance est le bouton ON et OFF du texte qu’il récite), lui jouent des tours (chatouilles, gavage à la becquée ou à l’entonnoir utilisé comme prothèse mammaire), plus qu’elles ne jouissent véritablement de sa présence. Lui aussi n’est qu’un succédané, un ersatz, un « bouche-trou » dans leur vie. Comment pourrait-il en être autrement quand cet être, mi-homme, mi-statue, ne semble vivre qu’à travers un livre et son illusion romanesque ? Ce GODOT-là peut bien arriver sur scène contrairement à celui de Beckett, car il ne résiste pas à l’épreuve de la réalité.

 

Alors Marily va vouloir persévérer dans son désir et donner à ce  GODE grandeur nature  une essence divine : en faire un GOD. L’objet de son désir existentiel ne sera plus sentimentalo-sexuel mais spirituel. Dieu comme Phallus, c’est-à-dire objet de désir venant soutenir sa pulsion de vie. Croire en un Dieu comme une dernière espérance… Pourtant, en rêve, Marily va  émasculer ce nouveau maître (le tuer?). « Les rêves sont plus risqués que la danse qui est un rêve avec les pieds », dit Esmé à Marily. Quel dangereux désir Marily a-t-elle ainsi accompli ? N’avoir aucune rivale, et surtout pas la petite Dulcinée qui pourrait bien arriver bientôt au bordel ? Protéger cette toute jeune fille contre un viol éventuel ? Éliminer « un Dieu qui dicte à ses disciples des ennemis », d’autant plus qu’Esmé semble de ces ennemis désignés ?

 

C’est dans un monde au bord de sa fin et désormais sans Dieu possible, autre que celui de la danse, que les deux femmes vont alors se coucher. Avant de s’endormir, elles bercent encore leur manque de quelques paroles coutumières, remplissent leur VI-DE de leur amicale et chamailleuse, rieuse et mélancolique VIE à DEUX, prêtes à vivre encore quelque temps de petites illusions - en toute lucidité.

 

Juliette Sarkadi

 

 

 

 

 

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